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30 ans après

Texte publié le 29 mars 2005 proposé par Gilles
Déjà 30 ans !
Il était venu pour la première fois dans ce village perdu fin 1973.
Assis sur les marches de la maison en cette fin d'après-midi, il regardait passer les rares véhicules. La soirée s'annonçait douce, bercée d'une lumière orangée. Soirée propice à l'évocation de souvenirs, il revoyait ce bourg tel qu'il était quelques décennies plus tôt.
Il avait changé, les paysagistes avaient remodelé la rue centrale, encadré l'étang de plate-bandes de fleurs et de pelouses verdoyantes. L'ancienne chapelle avait été restaurée.
Un parking improbable et vide constituait le centre-bourg, en face de l'unique commerce : Un café, lieu de vie (ou de survie), centre de toutes les activités de cette commune rurale déshéritée.
La première fois, il n'avait pas de voiture.
Il était venu à bicyclette... la nuit, sans lumière, éclairé par la seule lueur d'une lune rayonnante. C'était en décembre, une nuit glaciale, pas un nuage, il gelait.
Animé d'un feu intérieur qui le consumait, il devait LA voir.
Ce n'était pas tant l'envie de la toucher qui le tenaillait mais plutôt lui parler, savoir où elle était, savoir si elle, elle l'aimait autant que lui.
Elle jouait avec lui depuis ce jour, coup de foudre aussi soudain qu'inattendu : assise seule dans un coin de la pièce où il se trouvait, elle le regardait. Lui, occupé à ses platines, ne la voyait pas. Il cherchait le meilleur album du moment, assailli par les multiples recommandations d'autres demoiselles. Il leva les yeux juste l'espace d'une seconde, jaugeant sans doute l'effet de la musique sur l'auditoire.
Ses yeux, des yeux limpides, profonds, verts comme l'émeraude le fixaient. Il fut hypnotisé, les secondes s'écoulèrent, une éternité, ailleurs. Un frisson lui parcourut l'échine. Il se reprit, redescendit sur terre où l'attendait la meute déchaînée par les riffs de guitare d'un groupe de hard-rock, dernière fantaisie du moment. Autant pour se calmer que pour faire descendre le taux d'adrénaline de la foule déchaînée, il reprit la main avec un morceau de folk-rock nettement plus calme. Relevant les yeux, il ne la vit plus : la chaise était vide, la porte se refermait, il la vit passer dans le couloir qui longeait la salle au travers des vitres embuées.
Il était 19 heures 45. La salle fermait à vingt heures. Le dernier quart d'heure fut habituel, théâtre de querelles musicales sans rapport avec notre histoire.
Ce ne fut que la nuit suivante qu'il se rendit compte de la teneur de ces secondes d'éternité.
Son sommeil fut agité, les yeux le fixaient, des yeux immenses, de gigantesques et somptueuses émeraudes suspendues entre ciel et terre le surplombaient, ne le lâchaient pas.
L'ombre d'un visage se dessinait, vague, puis de plus en plus précis, puis disparaissait. Seuls les yeux... le rêve tournait au cauchemar, il se réveilla en sueur, en proie à de grandes interrogations : il devait savoir, connaître le nom de cette personne qui l'avait marqué à ce point.
Dès le lendemain, il la revit sans oser lui parler. Au hasard de leurs emplois du temps respectifs, ils se croisèrent dans les couloirs, un regard furtif et la belle s'éloignait.
Ces frôlements se prolongèrent jusqu'au vendredi soir, le week-end étant réservé aux activités sportives. Son sommeil s'apaisait, un calme relatif régnait dans son inconscient.
Le dimanche soir le remit sur le grill, quand il s'aperçut qu'elle prenait le même bus que lui et avant lui. Elle habitait donc dans la même région, à quelques kilomètres seulement : ledit bus démarrait son ramassage dix kilomètres en amont.
Une heure de route les séparait du lycée, il avait tout le loisir de l'observer, son reflet dans la vitre devant lui alimentera ses rêves.
Plus le temps passait, moins il se sentait le courage de l'aborder. Les cours l'absorbaient, la discothèque dont il s'occupait lui prenait le reste de son temps.
Il apprit par une tierce personne le nom du village où elle habitait.
Il apprit qu'elle aussi pensait à lui.
Il apprit tout cela... et ne fit rien. L'impasse.
Puis tout se passa très vite : une amie bien intentionnée organisa une sortie un mercredi après-midi dans un bar dansant, lieu où se retrouvaient les couples du moment, où ceux en devenir.
Ils se parlèrent pour la première fois, dansèrent pour la première fois.
Les semaines qui suivirent furent une succession de mercredis après-midi, puis de samedis après-midi.
Elle s'absenta un mois, souffrante. Il semblait absent, vaquant à ses occupations. Ses choix musicaux en agaçaient plus d'un(e), il laissa temporairement sa place dans la discothèque, les passages répétés de Léonard Cohen sur la platine avaient fait fuir les habitués.
Quand elle revint, tout le monde soupira d'aise, la fréquentation de la discothèque était tombée au plus bas et il était question d'une fermeture prématurée, faute d'auditoire.
Ils ne se quittaient plus.
La fin de l'année scolaire mit fin (provisoirement) à cet état de grâce.
Il quitta le lycée pour l'université.
Elle quitta le lycée pour...
Il l'aimait.
Elle l'aimait.
Les années ont passé, elle l'aime encore, le lui dit, lui, ne sait pas, ne sait plus.
Peut-être. Tant d'évènements, tant de marches arrière, de coups de poignard, il en est couvert de ces cicatrices qui ne guérissent jamais.
Assis sur ces marches, il est présent, toujours, quoiqu'elle dise, il sera toujours là sinon pourquoi ?
Il pouvait partir, maintes fois il aurait pu, il aurait dû, il ne l'a pas fait.
Trop simple.
Trente ans après toujours la même question : pourquoi ? pourquoi elle ?
Il n'y a pas de réponses à ce genre de questions.
Il l'aime, c'est sûr sinon... il n'y aurait pas de question.
Elle le sait.
Je suis la femme de ta vie et tu ne le sais pas.
Tu es l'homme de ma vie et je le sais.
Vois-tu, lui dit-elle, tu ne peux accepter d'aimer quelqu'un d'autre que toi-même, mais tu ne peux agir contre tes sentiments.
Aime.

Commentaires autour du texte
commentaire L'amour écrit par Jean le 30.03.2005
commentaire Etrange histoire d'amour écrit par Patricia le 11.05.2008
commentaire Sujet très développé que l'amour mais pourtant ? écrit par Xianaelle le 12.05.2008
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