Jusqu'à quel point croyons-nous en Dieu ? - Nous ne prêtons volontiers à la dévotion que les offices qui flattent nos passions. Il n'est point d'hostilité excellente comme la chrétienne. Notre zèle fait merveilles, quand il

 

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Jusqu'à quel point croyons-nous en Dieu ?

Texte publié le 10 mai 2006 proposé par Patricia
"Nous ne prêtons volontiers à la dévotion que les offices qui flattent nos passions. Il n'est point d'hostilité excellente comme la chrétienne. Notre zèle fait merveilles, quand il va secondant notre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'avarice, la détraction, la rébellion. À contre-poil, vers la bonté, la bénignité, la tempérance, si, comme par miracle, quelque rare complexion ne l'y porte, il ne va ni de pied, ni d'aile.
Notre religion est faite pour extirper les vices ; elle les couvre, les nourrit, les incite.
Il ne faut point faire barbe de fouarre à Dieu¹ (comme on dit). Si nous le croyions, je ne dis pas par foi, mais d'une simple croyance, voire (et je le dis à notre grande confusion) si nous le croyions et connaissions comme une autre histoire, comme l'un de nos compagnons, nous l'aimerions au-dessus de toutes autres choses, pour l'infinie bonté et beauté qui reluit en lui : au moins marcherait-il en même rang de notre affection que les richesses, les plaisirs, la gloire et nos amis.
Le meilleur de nous ne craint point de l'outrager, comme il craint d'outrager son voisin, son parent, son maître. Est-il si simple entendement, lequel, ayant d'un côté l'objet d'un de nos vicieux plaisirs, et de l'autre, en pareille connaissance et persuasion, l'état d'une gloire immortelle, entrât en troc de l'un pour l'autre ? Et [pourtant] si, nous y renonçons souvent de pur mépris : car quelle envie nous attire au blasphémer, sinon à l'aventure l'envie même de l'offense ?
Le philosophe Antisthène, comme on l'initiait aux mystères d'Orphée, le prêtre lui disant que ceux qui se vouaient à cette religion avaient à recevoir après leur mort des biens éternels et parfaits : "Pourquoi, si tu le crois, ne meurs-tu donc toi-même ?", lui fit-il. [...]
Ces grandes promesses de la béatitude éternelle, si nous les recevions de pareille autorité qu'un discours philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que nous avons. [...]
Tout cela, c'est un signe très évident que nous ne recevons notre religion qu'à notre façon et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions se reçoivent. Nous nous sommes rencontrés au pays où elle était en usage ; ou nous regardons son ancienneté ou l'autorité des hommes qui l'ont maintenue ; ou craignons les menaces qu'elle attache aux mécréants ; ou suivons ses promesses. Ces considérations-là doivent être employées à notre créance, mais comme subsidiaires : ce sont liaisons humaines. Une autre région, d'autres témoins, pareilles promesses et menaces nous pourraient imprimer par même voie une créance contraire.
Nous sommes chrétiens à même titre que nous sommes ou Périgourdins ou Allemands."
¹Il ne faut point faire barbe de fouarre à Dieu : proverbe signifiant qu'il ne faut pas parler de Dieu avec irrévérence (le mot fouarre désignant la paille de céréales).

Source : MONTAIGNE, Essais, (1580-1595), livre II, chapitre XII, d'après l'édition de 1595
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